• Kemi Outkma

Les chroniques de James Nadier. Intro


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Aujourd'hui je commence à écrire. Autant te prévenir tout de suite, hypothétique lecteur, que ce soit le hasard, un banal accident ou un concours de circonstances qui t'ait mis cette succession de textes entre les mains, et ces lignes sous les yeux qui, dans un vieux réflexe mécanique se sont mis à les parcourir, c'est une erreur de s'y pencher. Ne t'attends à rien de trépidant dans cet alignement de mots, cet épanchement d'encre souillant ces feuilles ne traite que de moi et de ma vie.

Rien de transcendant à espérer donc.

Ceci ne constitue pas un témoignage puisque mon expérience, bien qu'atypique, en vaut une autre. Ce ne saurait être un roman car je n'ai encore aucune idée des thèmes que j'aborderai, aucun plan, aucune structure narrative, juste une écriture instinctive, mais tout le monde n'est pas Kerouac, hein ! Ce ne sera pas non plus à proprement parlé un journal, puisque je n'y ferai figurer aucune date et que je ne compte pas vous raconter mes histoires en ordre chronologique.

Ca n'aura rien d'un thriller ou d'un polar, tu n'y trouveras pas de ces palpitantes intrigues aux rebondissements savamment distillés par des artifices éculés et des inepties historico-mediatico-humoristiques qui te font tourner les pages et courir de paragraphes en paragraphes, dans le seul but d'atteindre leur mystérieux dénouement.

Les sujets, encore une fois, ne sont que moi, mes expériences, ma vie.

Ca n'aura rien non plus du drame sentimental, tu n'y trouveras pas de ces grandes amours qui font saigner les cœurs des personnages et s'inonder les yeux des lecteurs d'émotion ou de tristesse et auxquelles on rêve si souvent et si passionnément, qu'on idéalise tant qu'on ne sait même plus les reconnaître quand, dans la magie d'un improbable moment, elles surviennent inopinément dans notre réalité, dans notre vie qui ressemble tant à un mauvais roman.

Peut-être si le souffle humide de la sensiblerie me pousse vers les marécages suintants et fétides des confidences te parlerai-je de ma femme. Mon Amour. Mon seul et unique Amour, dont je ne pourrai te parler qu'au passé puisque comme seul peut le faire un véritable Amour, il a duré jusqu'à ce que la mort nous eut séparés. La mort nous a bel et bien séparés. Ma femme m'a quitté quand j'ai tué ma fille. Cet acte se comprend. La raison en est valable. D'autant plus que d'aucuns prétendent que peu de femmes auraient attendu cette extrémité. Je suis de l'avis général un individu irascible, acariâtre et antipathique.

Il y aura donc, par contre, probablement quelques morts, disséminés de ci de là, mais rien d'anormal ou choquant après tout, comment pourrait-on parler de la vie d'un homme en faisant abstraction des morts qui la jalonnent.

Ce sera donc un objet mutant, à la forme indistincte et pour l'instant indéfinie, écrit par un banal inconnu, rédigé pour personne en particulier, un grand capharnaüm d'idées, de sentiments, de souvenirs, de sensations et d'anecdotes, un maelström de mots et de phrases enchevêtrées autour de rien, un symbole littéraire représentant ce qu'a été ma vie : une multitude d'expériences, de lieux, de métiers et finalement d'identités... un gigantesque bordel partant dans tous les sens pour n'arriver nulle part.

Quelque chose à mon image.

Une activité qui me permettra enfin d'oublier un peu ma condition d'homme parmi les hommes pour me faire démiurge d'un univers par le biais d'une narration chaotique. Un monde où l'absence de toute règle préétablie empêche l'existence du concept et du mot « désordre ».

J'en veux pour preuve que je rédige cette introduction alors que j'ai déjà commencé à coucher sur le papier ce que tu liras dans les prochaines pages ayant décidé aujourd'hui d'ajouter une mise en bouche doublée d'un avertissement au cas peu probable où j'aurais le temps de finir ce projet et où tu aurais l'occasion d'exister et de le lire, hypothétique lecteur.

Maintenant que te voilà introduit dans ce (non) concept et prévenu de l'inutilité de ta démarche, si tu te décides à continuer cette lecture, je peux t'annoncer le début imminent de nos pérégrinations dans mon esprit troublé. Car c'est cela la lecture, s'offrir une ballade, un voyage, dans l'esprit d'un autre... Je ne suis pas sûr que nous nous rendions toujours bien compte de la part de « magie » contenue dans une telle activité...

Mais allons-y ! Puisque tu es parvenu jusqu'ici malgré mes mises en garde, c'est que tu tiens à venir faire un tour ! Comme il te plaira ! Mais pas de reproches à l'arrivée en gare hein ! Tu sais d'ores et déjà que tu n'embarques pour nulle part ! Allez, on y va :

Je m'appelle James Nadier.

Je me permets d'insister, ça se prononce « Djaimsse », à l'américaine, pas « Jame » ou « jami » comme me l'ont parfois sorti les bouseux d'ici quand nous somme venus nous installer avec ma femme.

Si tu viens un jour dans mon petit village, ce qui m'étonnerait attendu qu'il n'y a rien à y faire, rien à y venir voir, et que ceux qui y vivent y restent par crainte du reste du monde ou par ressentiment envers certains concitoyens avec qui ils espèrent un jour régler leur contentieux, mais si tu viens quand même, et que tu interroges les habitants à mon propos, la plupart te diront que je suis un connard, invivable et désagréable, la tête de con du patelin. Les autres, des empressés du bon sentiment, te diront que je suis plus à plaindre qu'à blâmer, que sans être quelqu'un de bien, j'étais « normal » avant l'accident qui a coûté la vie à ma fille, et que depuis je suis aigri et méchant. Aucun d'eux ne vous mentira. Mais je n'ai pas changé, j'ai juste jeté mon masque. Avant, par Amour pour ma femme et égard pour l'avenir de ma fille, je jouais le jeu, je donnais le change. Sans être spécialement affable ou avenant, je restais poli et gardait l'essentiel de mon amertume et de mes colères quotidiennes pour moi. Depuis que ma fille est morte et ma femme partie, je ne joue plus la comédie, j'assume mon sale caractère, je reste intègre à mon fiel et à ma bile, et m'en montre généreux.

Comme je te disais, on reste ici par habitude et illusion de sécurité, ou par envie de revanche. Je fais partie de la deuxième catégorie. S'intégrer ici quand on n'est pas natif de la région est déjà un défi presque impossible, quand on se retrouve dans les faits divers du journal local, c'est utopique. J'ai pu constater qu'un homme qui tue accidentellement sa fille de six mois peut faire les gorges chaudes des habitants pendant de longs mois. Pour ma part j'ai été la vedette ds ragots locaux plus longtemps que Roger, le plombier du patelin, 45 ans, père de 2 adolescents dont l'un avait surpris son père un mercredi après midi en compagnie d'un de ses copains de classe en train de jouer à la bête à deux dos bourrés au pinard, dans le canapé familial. Visiblement on oublie ou souhaite oublier plus facilement un homosexuel refoulé qui s'adonne au détournement de mineur qu'un père maladroit qui tue accidentellement sa fille. Mon projet de revanche est des plus simple et je l'ai mis en route dès la séparation d'avec ma femme : j'ai gardé la maison et ai décidé de rester ici. Puisque ma présence les indispose, je leur impose.

Je pourrais commencer par te décrire ce village, mais un patelin paumé de la campagne française en vaut un autre, l'ambiance bucolique du milieu rural peut y donner un sentiment de paix et de sérénité qui ne saurait être remis en cause si les charmantes maisonnettes à l'architecture anachronique qui le composent n'étaient pas habitées. Un village comme tant d'autres, un microcosme social qui évolue en vase clos, des querelles de clochers, des vendetta familiales, de la corruption politique, de l'hypocrisie quotidienne, des ragots et des faux semblants avant de tous se retrouver à l'église, au temple ou au café des sports. Tout le monde se connaît, tout le monde se jalouse, tout le monde s'épie, tout le monde se juge, tout le monde se ment et au fond, tout le monde se déteste et déteste vivre ensemble. A croire que l'Homme n'est un animal social qu'à grand renfort de mensonges et d'hypocrisie généralement camouflés sous le terme « tolérance ».

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