• Kemi Outkma

En saigner.


Hervé ne parvenait pas à se débarrasser de ce goût amer dans la bouche, pas plus qu'à ignorer ce qu'il considérait comme une meurtrissure de son âme. C'était hier qu'il l'avait écrite cette lettre, et depuis son discours hier soir, elle le hantait. Hervé était prof de français dans un établissement privé catholique. Il avait accepté ce poste un petit peu par hasard voici quelques années quand il avait repris le chemin de l'éducation. Il avait en effet cessé d'enseigner durant plusieurs années pour se consacrer à la mise en scène des nombreuses pièces qu'il avait écrites. Malheureusement il n'avait jamais obtenu le succès escompté et rapidement le salaire de sa femme ne fût plus suffisant pour assurer l'équilibre financier de leur foyer. Ils avaient pourtant opté depuis plusieurs années pour une progressive autonomie et oeuvraient au maximum à leur auto-suffisance alimentaire et énergétique mais il dut tout de même finir par se résoudre à briguer un poste à mi-temps. La population du lycée était éclectique et volontiers turbulente mais les difficultés majeures restaient rares. Hervé s'y rendit sans conviction durant les premiers mois, jusqu'à ce que des élèves de sa classe de première ne lui demandent s'il accepterait d'encadrer un atelier théâtre. Le projet se monta d'autant plus rapidement et facilement que cette activité avait déjà eu lieu dans l'établissement avant d'être abandonnée faute de volontaires, et une certaine pièce du hangar qui longeait l'arrière du lycée regorgeait encore de costumes et de décors n'attendant que des comédiens. La troupe s'agrandit bientôt et put donner une représentation de fin d'année. L'année suivante l'atelier fut bien entendu reconduit et le roulement s'assurait de lui-même depuis par le truchement des élèves ce qui faisait de lui « le prof de théâtre » qui bien que sans valeur, était une appellation qui le ravissait. La représentation de fin d'année avait d'ailleurs depuis trois ans deux dates, une au lycée pour le personnel et les parents d'élèves et une publique au théâtre de la ville dont les bénéfices revenaient à des œuvres de charité. Elle se terminait toujours par le discours de Hervé, un discours qu'il renouvelait chaque année mais qui restait toujours le même, et finissait par l'ovation générale et le salut de l'ensemble des collaborateurs de la pièce.

Et hier, ça c'était passé exactement comme d'habitude, exactement comme prévu. Il avait pourtant cru être capable d'accomplir son geste qu'il estimait héroïque quand il l'imaginait mais auquel il avait renoncé le jugeant au dernier moment trop présomptueux.

Tout s'était déroulé hier après midi. Hervé n'avait pas cours, son discours pour la représentation était prêt, il ne devait pas se rendre au théâtre avant 18H ça lui laissait le temps de s'adonner à une activité d'homme normal contemporain : surfer sur le web. Depuis les attentats de Janvier, Hervé épluchait beaucoup plus soigneusement ce qui pouvait se raconter sur la toile. Ses élèves d'origines culrurelles et ethniques diverses ne manquaient pas de s'interroger et avait bien souvent du mal à démêler information et sensationalisme ou enquête et thèse conspirationniste or il semblait à Hervé que le seul moyen d'être parfaitement prêt à répondre à ces élèves était au minimum de savoir ce qu'ils voyaient et entendaient.

C'est comme ça qu'il avait eu connaissance de la vidéo « Faites exploser la France » qu'il s'empressa de visionner.

Une quinzaine de minutes plus tard il se levait de son fauteuil, écoeuré et en colère, il sortit et entreprit de débarrasser son jardin de toute mauvaise herbe, il ne connaissait rien de mieux pour laisser retomber la colère et écouter la raison. Il s'affaira ainsi une demi-heure et bien qu'il fut alors loin de l'objectif qu'il s'était fixé, il abandonna sa tâche pour aller se saisir de ses exemplaires de la Bible de Jerusalem et du Coran et rédiger ce qui suit :

Salut mon frère,

je ne commence pas ma lettre par la formule d'usage « as-salâmu 'alaykoum » puisqu'il s'agirait de te souhaiter la paix et malgré tes certitudes, je ne suis pas un hypocrite, par contre je t'appelle « mon frère » ce n'est pas pour t'agacer, mais tout d'abord parce que j'ai lu dans le Qu'ran que tous les hommes sans distinction étaient issus d'Adam et Eve et étaient donc frères ( Sourate 49 « les appartements » ; verset 13) et ensuite parce qu'il se trouve que je suis monothéiste, ce mot t'est peut-être compliqué vu ta difficulté à t'exprimer de manière intelligible en français sorti du discours haineux et stérile qu'est ta doctrine, cela signifie que moi aussi je crois au Dieu unique omniscient et omnipotent et créateur de toutes choses. Sans être de confession musulmane, cela me soustrait donc également selon tes préceptes du nombre des mécréants. Je suis né en France dans une famille catholique, j'ai été baptisé, et pourtant c'est la lecture du Qu'ran qui, à 25 ans, m'a réconcilié avec l'importance d'une quête spirituelle que je ne cesse depuis de mener. Je n'ai pas, contrairement à toi, l'audace du prosélytisme ou la prétention de faire état de ma propre exégèse des différents écrits saints que j'ai lus depuis, je laisse au Seigneur le soin de faire entendre sa voix s'il le souhaite, mais sache que j'ai bien trop d'admiration pour la sagesse et l'enseignement du Qu'ran pour supporter t'entendre le souiller ainsi.

Moi, mon frère, la foi ma conduit à chercher la paix intérieure, à vouloir choisir la vertu plutôt que le vice, l'espoir plutôt que la colère, la douce lumière de la compassion aux éclairs de la haine, la supériorité du Verbe sur la violence.

Moi, mon frère, je n'ai pas besoin de cacher le visage des femmes pour ne pas ressentir de désir libidineux pour chacune d'entre elles, l'amour de la mienne me suffit. Moi, je ne suis pas un animal, mon frère. Je n'ai pas besoin qu'une loi interdise certains produits pour ne pas en consommer, je n'ai pas renoncé à mon libre arbitre et n'éprouve le besoin d'en priver personne. Je n'ai pas besoin de plier mon entourage à la rigueur que je m'impose, j'ai assez confiance et foi dans les desseins de Dieu pour me contenter de le prier de les éclairer à la même lumière que moi. Moi je suis cohérent, mon frère, je n'ai pas l'orgueil de voler au tout puissant le pouvoir que je lui accorde.

Quotidiennement, j'observe la prière et nombre de principes issus de la famille du Livre, je sais que pour toi ce n'est pas une marque de dévotion suffisante pour être digne d'être appelé «musulman » (qui signifie pourtant « volontairement soumis à Dieu » et ce quel que soit le prophète dont on suit les enseignements) , mais sache qu'en France, grâce à tous les fachos de ton espèce (qu'ils s'emparent d'étiquettes spirituelles, sécuritaires, identitaires ou libertaires) c'est suffisant pour susciter la méfiance voire l'ostracisme. Il n'est d'ailleurs pas exclu que je perde ce soir mon travail en assumant publiquement mon statut de croyant. Dans la vie de tous les jours, dire qu'on est croyant c'est directement entendre : et de quelle religion ? généralement pour savoir si tu planques dans ta cave des lingots d'or provenant du grand complot mondial, des enfants pour ton réseau pédophile ou des fusils d'assauts et une ceinture de plastique... Oui, mon frère, toi et tous les haineux empressés du raccourci discriminatoire vous êtes finalement les seuls caricaturistes qui méritez l'opprobre. On demande même à nos frères musulmans de se désolidariser de toi et de tes propos ! Ils semble pourtant limpide que vous n'avez pas lu le même livre... Mais je sais bien que toi ça te réjouit et t'enchante l'islamophobie occidentale, tout comme tes homologues bleu-marine qui appellent à déchoir les suspectés islamistes de leur nationalité, je comprends, ça ne peut que grossir tes rangs...

Mais bon, si je t'écris aujourd'hui, mon frère, c'est parce que je viens de voir ta vidéo là, « Faites exploser la France ! » ben désolé, tu m'as pas convaincu. Je devrais pourtant faire partie des cibles potentielles à ta propagande mais notamment en raison de ce que je viens de t'expliquer et de ce que moi j'ai lu et entendu du Qu'ran, tu m'as en fait successivement donné envie de pleurer sur les crétins qui gobent ta réthorique inepte et barbare -qu'ils doivent être perdus et désespèrés pour accepter de servir de chair à canon aussi docilement !- puis de gerber et enfin de t'écrire cette lettre ouverte.

Dans cette vidéo, tu parles du triste sort de nos sœurs birmanes et t'en sers pour justifier ta haine à notre encontre, mais dis-moi mon frère, contrairement à moi tu es entraîné et armé, et selon tes propres dires un soldat de Dieu destiné au paradis, alors pourquoi n'y vas-tu pas les défendre nos sœurs dont le destin t'accable tant plutôt que terrorriser nos femmes et vouloir enrôler nos enfants ?

Tu dis que la liberté d'expression n'existe pas en France, je n'ai pourtant même pas eu à bouger de mon fauteuil pour trouver et voir ta vidéo . Tu utilises Siné et son limogeage de Charlie hebdo pour antisémitisme en guise de preuve et j'ai du mal à comprendre ce que tu veux dire... L'attentat à Charlie était-il une façon de venger Siné ? Un plaidoyer pour la libre expression qu'on aurait mal interprèté ? N'aurait-il donc pas eu lieu sans ce renvoi ? Ou regrettes-tu de ne pas compter ce dessinateur au rang de tes victimes ? Eclaire-moi je reste dans le doute...

Et désolé mon frère, mais tu dis t'attaquer à la démocratie qui divinise l'homme, mais le système occidental si opposé à tes valeurs, n'est pas la démocratie, qui semble d'ailleurs avoir quitté les lieux ou s'être endormie si profondément qu'elle en frôle le coma, mais le capitalisme qui lui ne génère de valeurs que monétaires et sans lequel aucun des généreux donateurs anonymes ne pourrait te subventionner. Et contre ce modèle économique devenu idolâtrie et aliénation, tu es loin d'être le seul à te lever et à proposer une alternative. Moi aussi tu sais, ma conscience me montre chaque jour le fossé entre mes principes et le système qui m'entoure et je m'efforce quotidiennement de m'y opposer, en lui étant infidèle, en faisant simplement sans lui. Et de nombreux mouvements et initiatives de citoyens s'organisent et se mettent en place contre le vieux monde dénué de sens et de dimension humaine. J'ai préféré me rapprocher d'eux, leur philosophie me paraît bien plus en adéquation avec ma croyance que ton désert, tes kalach et ta barbe hirsute débordant de ta cagoule. Sur le plan social c'est équivalent ceci dit, les empressés des raccourcis précités, comme un certain représentant de syndicat agricole, n'hésitant pas à employer des termes tels que « écoloterroriste » ou « djihadistes verts » à l 'encontre par exemple des zadistes et autres militants écolo pacifistes qui, quel que soit le courroux qu'ils suscitent, s'ils ont déjà eu à déplorer des morts n'ont encore jamais tué personne. Et leur harangue est sans commune mesure avec le contenu de ta vidéo et son apologie du meurtre gratuit. Mais je m'égare voilà que je te parle de prise de conscience à toi qui a renoncé à toute forme de pensée..

En résumé, tu ne m'as pas convaincu, j'ai déjà trouvé mieux, je parie sur l'espoir, je parie sur l'avenir, le désert derrière toi est une métaphore de ton esprit, mon frère, une projection de ton âme et du futur que tu nous promets. Des treillis, des barbes, des armes, des cagoules et le désert... très peu pour moi.

Ah, tu ne m'as pas fait peur non plus, tu vois moi je te réponds à visage découvert, j'assume mes paroles et les clame en mon seul et unique nom, je ne suis le porte-parole que de mon âme, mes choix n'engagent que moi.

Je n'ai aucune crainte, mon frère, tu ne gagneras pas, ma foi guide ma volonté, comme toi elle me pousse à agir, mais la promesse de sérénité qu'elle m'apporte me permet d'envisager la mort sans éprouver le besoin d'emmener qui que ce soit avec moi.

Je ne te salue pas mon frère, aujourd'hui je n'en ai pas le cœur, ton discours de propagande m'a fait bien plus de mal que n'importe quelle caricature dont tu as généré la récente prolifération et dont certaines, je l'avoue me blessent et m'attristent profondément, mais ces blasphèmes là au moins, ne sont pas faits au nom de ceux qu'ils salissent. Demain peut-être prierai-je pour toi, pour que tu éprouves le repentir, et que Dieu te ramène sur son chemin.

Mais pour aujourd'hui ça suffit, je t'ai déjà accordé bien trop de temps, beaucoup trop d'attention. Je te laisse avec le Qu'ran que tu devrais moins souvent citer ou brandir et plus hônnetement et plus sérieusement lire.

« Il vous a légiféré en matière de religion, ce qu'Il avait enjoint à Noé, ce que Nous t'avons révélé, ainsi que ce que Nous avons avons enjoint à Abraham, à Moïse et à Jésus : « Etablissez la religion ; et n'en faites pas un sujet de divisions . » Ce à quoi tu appelles les associateurs leur paraît énorme. Allah élit et rapproche de Lui qui Il veut et guide vers Lui celui qui se repent. » Sourate 42 : « La consultation » verset 13.

Hervé avait ensuite imprimé cette lettre, il l'avait relue, et en se préparant pour la représentation, il s'était promis de lire cette lettre au lieu de son discours. Il imaginait ça comme un acte de Foi, une obligation, une mission, une évidence.

Il n'en dit rien à sa femme quand elle le rejoignit avec leurs enfants au début de la représentation, il se contentait de tenir serrés dans sa poche les trois feuillets qu'il considérait comme son arme, exalté à l'avance par sa bravoure. Mais au fil de la représentation, son exaltation diminua et sa raison revint le travailler et l'interroger. Pour qui se prenait-il ? Pensait-il changer quelque chose avec cette simple lettre ? Le résultat potentiel méritait-il la perte plus que probable de son emploi et les tourments que cela signifiait en conséquence sur sa famille ? Il hésitait encore, nageait à vrai dire en plein doute lorsque la pièce se termina. Quand il longea les fauteuils pour se rendre dans les coulisses et préparer son entrée, sa raison lui posa une dernière question : Tu te demandes quand un croyant, par crainte d'être accusé de prosélytisme commence à cacher sa Foi ? Et bien demande-toi également à partir de quel moment assumer sa Foi devient du prosélytisme. Il avait alors totalement froissé les feuilles imbibées de la moiteur de ses mains et les avait jetées dans une poubelle qui traînait là. Il était entré sur scène souriant et avait offert un discours parfait. Le public fut ravi.

Mais depuis, il avait ce goût amer, cette meurtrissure, il regrettait. Il se sentait lâche. Il était debout dans la salle des profs, devant la machine à café, immobile, son collègue Patrick, lui tapa dans le dos en passant et lui demanda si ça allait.

Hervé se retourna, le fixa dans les yeux et l'interrogea :

-Dis-moi, toi qui enseignes l'histoire tu sauras peut-être me répondre, à quel moment la passivité devient-elle de la complicité ?

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