• Kemi Outkma

Camp de Base "ON" = un cadeau pour vous


Salut à toutes et à tous, ça y est le nouveau Camp de Base est installé et opérationnel, les émissions peuvent reprendre! Alors pour fêter ça j'ai décidé de vous faire un cadeau. Pour ce 100ème article du blog, qui est également le premier depuis ce nouveau centre névralgique, je vous offre une nouvelle complète, extraite du recueil Junkz.

Bonne lecture et bon vent à toutes et à tous!

Contre-sens

« Les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie, qui est frappée d'abord par de grands coupables et dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font. » Joseph de Maistre, Les soirées de Saint Pétersbourg

Bonjour. Oui je suis du village, j'y suis né. Si j'ai connu Raymond Vidral ? Pour sûr oui ! Une sacrée pièce comme on dit ! Et puis solide et tout... enfin jusqu'à cette histoire avec la petite gitane... c'est pour ça que vous êtes là pas vrai ? C'est à cause de cette histoire que vous vous intéressez à lui, hein ? Z'êtes journalistes c'est ça ?

Eh bien je vais vous le dire comme je le pense : le Raymond c'était un brave type, solide et honnête, l'était un peu rustaud c'est sûr, pas bien causant, l'avait la simplicité des gens qu'ont pas eu beaucoup d'éducation si vous voulez... mais ça l'empêchait pas d'être poli et de savoir se tenir. Sauf à la fin, comme on a déjà dû vous le dire, quand il faisait plus rien que se saouler au Café des Sports, chez Camille... mais l'était déjà plus le même bonhomme alors, l'était déjà fini... n'empêche qu'il aura bien fallu qu'il crève celui-là aussi pour qu'on s'intéresse à lui. Tout le temps qu'il a passé affalé au zinc à Camille, à chercher au fond de chacun des verres qu'il vidait une porte de sortie à son enfer, y avait personne pour s'en inquiéter de l'animal ! Et y aurait pas de raison que ça change s'il avait pas choisi de claquer en faisant un tel barouf pas vrai ? Sûr que la mort, surtout quand elle est bruyante, avec un peu de spectacle et tout, ça fait vendre plus de papier que la petite vie d'un villageois. Mais là, vue la pagaille qu'il a mise en partant le gazier, sûr qu'on s'interroge, on se demande qui c'était que ce zèbre-là . On cherche sur son GPS où se trouve son village dont on a jamais entendu parler et on s'en vient questionner de l'autochtone. Vous justifiez pas va ! Même dans nos campagnes on sait bien comment ça marche tout l'bazar. N'empêche, tout ça me force à compléter mon tableau du Raymond, l'avait de la classe le mec, l'a su partir avec panache le bougre !

Ce qu'il faisait dans la vie ? Hé hé... puis après vous allez me demander comment qu'il l'a rencontrée sa petite, et comment il en est arrivé à tout ça, hein ? Vous voulez tout savoir pas vrai ? Vous le voulez votre papier EXCLUSIF où c'est qu'on trouve des explications, où on met des mots sur les actions des gens pour y trouver un sens... et avoir une histoire à raconter. C'est bien tout ça que vous voulez pas vrai ? Eh bien écoutez, je veux bien, moi, tout vous dire, vous raconter toute l'histoire, avec tous les détails et tout, mais il faut que je vous dise qu'un vieux gars comme moi, ça n'a plus bien l'habitude de tant parler, ou alors tard le soir, au troquet, avec un coup dans le nez ! Alors pensez si ça me donne soif de vous faire la conversation depuis tout à l'heure...

Tiens, regardez ce que je vous propose : vous m'accompagnez chez Camille, juste là sur la place, et vu qu'il est presque midi, vous me payez l'apéro pendant que je vous explique le topo... et si ça prend trop de temps ben vous m'offrirez le déjeuner ! Le vin est compris dans le menu !

C'est d'accord pour vous ? Bon ben allons-y, suivez-moi.

Nous y voilà, z'avez vu ? C'est sympa comme endroit pas vrai ? Faut dire que le gars Camille il y a passé un sacré bout de temps à le refaire ce troquet. Quand il l'a racheté à Gilbert et Lucette, qui le tenaient depuis bien quarante ans, le tombait pas en ruine le truc, mais il ressemblait à ce qu'il était resté pendant tout ce temps : un trocson de l'après-guerre, une antiquité, rien qu'à enlever tout la graisse du bastringue qui faisait brasserie à l'époque, il a dû y aller à la raclette, la ponceuse suffisait pas y paraît ! Enfin bref, venez on va s'installer dans le coin là-bas. Voilà, d'ici on voit toute la salle, et je serai bien à mon aise pour vous dérouler mes souvenirs. Confortables ces banquettes pas vrai ? Celles-ci viennent d'un vieux wagon, y en a là-bas de la R25 à Camille... chaque siège a son histoire ici, drôle d'idée pour un café des sports, hein ? Z'inquiétez pas, attendez qu'on nous amène un ballon et je vous déballe tout, m'en veuillez pas de m'étaler comme ça, c'est pas souvent qu'on a l'occasion de faire la visite guidée du village à des journalistes, j'en profite, voyez.

Allez trinquons les gars !

Bon pour commencer, faut savoir que Raymond l'était ouvrier agricole comme on appelle ça sur les bulletins de paie, au domaine Grusseau un peu au-dessus le village. Si vous remontez par cette route-là, vous pouvez pas le rater, c'est la grande bâtisse en pierres blanches que vous trouverez sur les hauteurs, c'est le plus important domaine des environs. Raymond il a commencé à y travailler à quatorze ans, il y a fait son apprentissage. Et vu que l'était volontaire, obéissant, dur au mal, comme je vous l'ai déjà dit un sacré gaillard quoi, ben ils l'ont embauché par la suite. Ce qui fait que comme l'avait redoublé son CM2, il n'a quitté le village que pour ses deux années de collège puis une semaine par mois pendant son apprentissage. Et alors qu'il avait tout juste dix-huit piges, ses parents se sont tués dans un accident de bagnole, à deux kilomètres d'ici, en rentrant de faire les courses. Alors, n'ayant jamais eu besoin de sortir du village, ayant un boulot à proximité de chez lui, et un a priori quant aux voitures depuis ce tragique accident, Raymond n'avait jamais trouvé de raison de passer son permis de conduire. On le voyait, par tous les temps, aller à pied, que ce soit au domaine ou n'importe où qu'il avait besoin de se rendre. Il connaissait d'ailleurs par cœur tous les chemins de la paroisse, jusqu'au moindre sentier, sûr que c'était valable d'aller à la chasse, aux champignons ou à la cueillette des baies avec lui, il connaissait tous les meilleurs coins à gibier, à cèpes ou à mûres de la contrée. Et puis quand il a connu la petite, rapidement il a fallu qu'il se débrouille pour la promener. C'est comme ça les bonnes femmes, on le sait. Elles demandent aux hommes de les promener, les faire voyager, les faire rêver un peu, et quand elles ont leur compte, quand elles en ont assez de papillonner, elles leurs ordonnent de tout arrêter, de stopper là, net, d'un coup, et de leur construire un nid où ils devront leur donner une portée. Il le savait bien pourtant, lui aussi Raymond, l'avait rien contre les femmes, mais il savait à quoi s'en tenir à leur sujet, si vous voulez... Je revois encore Camille, un soir tard, nous vanter la cuisine de sa femme, nous dire qu'il serait capable de se séparer de beaucoup de choses pour garder le privilège de sa table, et nous lancer, philosophe : « Le chemin du cœur d'un homme passe par son ventre ! Une vraie femme sait ça. » et Raymond avait rétorqué : « Mais la femme idéale sait en plus, qu'une fois trouvé le chemin, pour que l'homme lui ouvre son cœur, il faudra qu'elle écarte les cuisses ! » On avait tous bien rigolé. N'empêche, voyez ce que je veux dire, le Raymond il savait à quoi s'en tenir, l’est quand même tombé dans le panneau, l'amour quoi, alors pour faire plaisir à sa souris et s'en aller la promener, l'a racheté la voiture sans permis à Émile, le vieil aveugle qu'habite à deux maisons de chez lui, l'était instituteur du village autrefois avant qu'il perde la vue.

Comment qu'il l'a rencontrée ? Ben au domaine. Chaque année, à la période des récoltes dans les vergers, ils embauchent une flopée de saisonniers, la plupart espagnols, va-t-en savoir pourquoi... tiens ça me fait penser à cette chanson de Ferré vous savez bien… Bref, sa petite, elle faisait partie de la tournée des saisonniers de cette année-là. Y en a eu plusieurs pour s'en venir lui dire, après coup, qu'il aurait dû se méfier, qu'il aurait dû se douter de quelque chose, que ça se voyait que c'était pas une simple Espagnole comme les autres, mais une gitane. Z'ont pas compris, ces imbéciles, que Raymond était peut-être pas un intellectuel, mais qu'il n'était pas stupide pour autant, et qu'il avait toujours su, et qu'il avait décidé de s'en taper le coquillard. Ils venaient lui dire ça parce qu'ils pensaient le connaître, pensaient être chacun son ami qui s'en venait lui donner un conseil pour lui remonter le moral, alors qu'ils étaient incapables de se rendre compte qu'il était raide dingue amoureux et le prenaient pour un fieffé crétin. Enfin c'est pas nouveau, tes amis te prennent pour un crétin, un inférieur qui a besoin de leur aide tandis que tes ennemis redoutent et donc respectent ta capacité à les supplanter... c'est comme ça, on a la faveur de ses amis, mais la valeur de ses ennemis...

Mais lui dire ce genre de trucs, c'était bien le prendre pour un âne, parce que sûr que ça se voyait que la gazelle était de ceux-là. L'avait cette tenue, ce port de tête, vous savez comme toutes les femmes latines de race noble et libre, qui font de leur beauté une grâce que seule la féminité peut contenir en en faisant leur fierté de femme accomplie... pas celle de nos femmes, qui sont plus fières de l'homme qu'elles ont réussi à s'approprier que de leurs propres atours féminins qui leur ont permis de le séduire, elles ont d'ailleurs souvent, du coup, la mauvaise habitude de négliger ces atours une fois satisfaites de celui qu'ils leur ont procuré.

Dolorès qu'elle s'appelait la drôlesse, ce n'était plus une jeune fille mais ce n'était pas encore une matrone... elle paraissait encore être plus désirable que redoutable. Au domaine on la disait travailleuse et silencieuse, mais on a rapidement pas pu en savoir plus, elle s'est mise avec Raymond dès sa première semaine de boulot. Raymond nous a raconté, un soir de cuite, quelques temps après son départ, comment ça s'était goupillé cette histoire entre eux... Et croyez-moi si vous voulez, mais le Raymond, ce soir-là, il nous a bel et bien parlé d'un coup de foudre ! Véridique ! Vous souriez ? Moi aussi ça me fait rire à vrai dire... quoique ! Ça fout les jetons quand même, pas vrai ? Se dire que c'est possible que d'un coup, comme ça, on devienne raide dingue de quelqu'un... z'imaginez un peu ? Au coin d'une rue, dans un rayon de supermarché, à un feu rouge... d'un coup PAF ! Morgan ! Plus de porte de sortie... Voyez un peu le tableau ? Moi je le redis, ça fout les jetons ! On n'oserait plus sortir se promener ou acheter son pain, on resterait à l'abri au troquet, entre couilles, pour éviter que nous tombe sur le coin du nez le coup du mariage, des gosses et de la belle famille !

Ah ah ah ! Vous vous marrez aussi, hein ? Merci les gars, ça fait du bien de se marrer un coup, surtout au milieu d'une histoire pareille ! Merci à vous, z'avez de l'humour pour des citadins, m'êtes sympathique.

Mais c'est quand même bien ce qu'il nous a conté ce soir-là, le Raymond, « comme ça » qu'il disait, « entre deux pommiers, clac, nous voilà tous les deux comme qui dirait pétrifiés, on se regarde dans les yeux à se voir le fond de la tête, on n’entend plus rien, le temps s'est arrêté, le monde ne tourne plus, on n'entend plus rien, aucun de nous ne bouge, aucun de nous ne jacte. On se noie l'un dans l'autre. Puis Dolorès esquisse un bout de sourire, fait un pas vers moi, ça me décoince quelque chose, je fais à mon tour un pas vers elle, puis elle, puis moi, puis on s'attrape, on se galoche et on se tripote, et puis clac, en avant contre le pommier, comme ça, jamais j'aurais cru Dieu possible que je fasse ça, sans y réfléchir, au domaine en plus !!! » C’est comme l’Antoine, l’a rencontré cette starlette de campagne sur le retour et pfuit ! L’est parti lui ! Du jour au lendemain ! Ni au revoir ni merde… va-t-en savoir dans quel Carrefour ou dans quelle foire exposition ils ont fini ces deux-là avec leur rêves de jetset de galerie marchande ! Enfin bref, c’est comme ça qu’on perd ses amis… l’amour quoi !

Le soir même la petite rentrait avec Raymond chez lui, et la nuit même elle couchait dans son lit, et elle n'en est repartie que quand on l'y a obligée, deux ans plus tard. Elle y a mis un sacré coup d'ailleurs à cette baraque en deux ans, faut dire qu'il y avait du boulot, le Raymond n'a jamais été un homme d'intérieur, alors l'arrivée d'une fée du logis, ça l'a changée, la chaumière ! Attention, me faites pas dire ce que je n'ai pas dit hein, le Raymond c'était un gars bien, propre et tout, hein, pas un goret qu'entretenait pas la maison qu'il avait héritée de ses parents, l'avait quand même le respect du travail abattu par ses parents, mais le possédait pas d'aspirateur et la serpillière qu'on trouvait dans l'arrière-cuisine servait davantage à éponger les flaques accidentelles qu'à faire le sol. Remarquez je ne suis pas un modèle non plus, à vous je peux bien le dire, vu que votre papier est sur Raymond, y a pas de raison que vous balanciez mon histoire à tout le monde, j'ai refait le carrelage de ma cuisine voilà quinze ans de ça mais j’ai été pris dans un truc, puis dans un autre, je n'ai jamais pris le temps de jointoyer, ben désormais ce n'est plus la peine, les joints sont faits en miettes de pain ! J'ai fait du recyclage quoi ! Ah ah ah ! Ah ah ah ! Elle vous fait pas rire celle-là ? Ah oui c'est vrai qu'on ne rigole pas avec l'hygiène et l'écologie à la ville ! C’est vos nouveaux chevaux de bataille ! Avant c'était la liberté sexuelle et le racisme c'est bien ça ? Me souvient qu'une fois y a un de nos jeunes de retour de sa fac qui nous avait traités de racistes moi, Raymond et l'Antoine parce qu'on était occupés à dire que c'était pas bien de se marier et faire des gosses avec des étrangers. Je me souviens que Raymond lui avait répondu qu'il n'était pas raciste puisque pour lui toutes les races se valaient et ne valaient d’ailleurs pas bien cher, mais qu'il n'était pas pour le mélange. « Nous sommes tous voisins, ça ne fait pas de nous les membres d'une même famille. Tous les hommes peuvent être mes frères, mais certainement pas mes beaux-frères. » Le jeune lui avait rappelé qu'il n'avait pas de sœur donc qu'il ne risquait pas d'avoir de beau-frère puis était sorti vite fait parce que le Raymond s'était levé. Mais du coup c'est vrai que c'était étrange qu'un gars comme Raymond soit tombé amoureux d'une gitane...

Enfin voilà, ils ont vécu comme ça deux ans et quelque… Raymond bossait au domaine et elle, elle l’attendait. Oh il lui arrivait d’aller y travailler aussi, lors de la saison ou en coup de main des fois, mais sinon elle restait là, à la maison, tout le temps occupée à la briquer, inlassablement, ou à préparer quelques recettes qui, au dire de Raymond, valaient le détour. On ne l’a jamais vue autrement qu’un balai, un chiffon ou une casserole à la main. On ne l’a jamais vue au village sans Raymond, et bien souvent quand Raymond était de repos, ils s’en allaient tous les deux en vadrouille, dans leur voiture sans permis qu’elle a toujours refusé de conduire, allez donc savoir où ils allaient ! Donc sur elle je pourrais pas vous en dire long, on peut pas dire qu’on ait eu l’occasion de faire sa connaissance nous autres.

Et puis donc, la saison dernière, la troisième qu’elle était là, dans le verger, voilà qu’un autre saisonnier, arrivé la veille, se met à hurler, apparemment en espagnol mais nul n’est sûr, et fonce sur Dolorès. Je n’étais pas là mais plusieurs des gars présents ce jour-là, y compris Raymond lui-même, m’ont raconté ce qu’ils ont vu, du coup j’aurais pas de mal à vous décrire… puis vous gagnerez du temps pas vrai ?

Le type l’attrape pas le bras, lui retourne une gifle à vous coller les oreilles ensemble puis commence à la traîner derrière lui par les cheveux. Le Raymond qu’avait entendu les cris de sa souris arrive à toute blinde dans le verger, voit le tableau, renifle comme un taureau et charge a priori de même. L’autre n’a pas le temps de se redresser et de lâcher sa prise pour voir le coup venir, Raymond lui met un bourre-pif à vous mettre le nez derrière la tête, y a des jeunes du coin qui disent « coller un Raymond » au lieu d’un marron, depuis cette histoire-là… Raymond prend sa poupée – car c'est bien à ça qu'elle ressemblait à ce moment-là à ce qu'on m'a dit – dans ses bras tandis que le type se tortille par terre, essayant de bafouiller quelque chose au milieu du sang qui lui coule du nez. Puis debout, sa petite blottie dans ses bras, Raymond lui met un dernier coup de saton dans le bide en lui conseillant d’être parti loin d’ici quand il reviendrait d’amener sa souris au domaine pour la soigner. De là le type se lève comme il peut et détale sans ramasser ses dents. Après tout le monde n’est pas d’accord, certains disent que le type aurait sorti un couteau de l’arrière de son pantalon puis l’aurait remis en place, avant de finalement partir mais tous ne l’ont pas vu …

De là, le Raymond se disait tout naturellement que la branlée qu’il lui avait mise devait avoir fait comprendre à ce sale type qu’il n’avait pas à remettre les pieds ici. Pour lui la chose était entendue, le problème était réglé. Et sa souris a pas dû lui cracher le morceau, peut-être par peur de la famille, ou par peur de décevoir Raymond, allez savoir ce qu’il se passe dans la tête des bonnes femmes vous ! En tout cas elle ne lui a pas dit que c’était son frère sinon il serait pas rentré comme ça, si serein, avec sa petite au bras. Et il se serait pas fait tabasser comme il s’est fait tabasser par la quinzaine de manouches qui l’attendaient chez lui.

Quoi ? j’ai dit « manouche » oui et alors ? Oh vous vous embêtez avec ça vous ? Pour moi, comme pour à peu près nous tous ici « gitans », « manouche », « romanos », « roms », « tziganes », « forains » c’est du pareil au même, ils vivent en clan, ils ont leur langue à eux, leurs règles à eux, ils ont pas de papiers, ils ont des caravanes grandes comme nos maisons, alors forcément ils ont aussi des voitures sacrément plus grosses que les nôtres… sont un peu agaçants quand même... alors bon du coup, on leur laisse un terrain vague, un genre de décharge à ciel ouvert où on leur aménage un point d’eau, et où on les autorise à se parquer pour qu’on puisse plus facilement les ignorer… Ils ne nous agaceraient pas tant eux aussi s’ils n’étaient pas si libres ! Bref, tout ça, c’est comme on dit « les gens du voyage » quoi, du pareil au même pour moi.

N’empêche que les ritous – ça vous en fera un de plus pour votre liste de synonymes – ils l’ont pas loupé le Raymond. C’est l’Antoine, celui qui me fait penser à Brel à chaque fois que je parle de lui, qui l’a retrouvé alors qu’il s’en allait embaucher à la boulangerie du haut. Le Raymond était couché sur le dos, les jambes dans son entrée de maison, le corps étalé sur le paillasson et le perron et la tête penchée en arrière, reposée sur la première marche. L’Antoine le trouvant immobile l’a d’abord cru mort mais il l’a appelé et Raymond s’est ébroué… L’Antoine osait pas le toucher tant il était recouvert de sang, il disait qu’à ce moment-là on ne pouvait pas voir quelle partie du visage de Raymond était blessée et laquelle était intacte, il avait du sang plein le visage, y en avait plein sur la marche sous sa tête et d’après les premiers sons qu’ils a émis, du sang plein sa gorge. Mais il s’en est tiré, avec un beau catalogue de fractures à ajouter à son CV et une nette diminution de nombre potentiel de caries que pourrait abriter sa bouche à l’avenir. Sa tronche a ressemblé à une framboise trop mûre un bon bout de temps après ça, et avec sa jambe plâtrée et son atèle au poignet, il ne pouvait pas reprendre le travail et n’était à son aise qu’assis, alors forcément il a vite pris l’habitude de pas mal traîner ici, avec nous autres, même en journée. Il se mettait là-bas au début, sur la banquette à côté du flipper, celle qui vient d'une estafette de gendarmerie, puis quand ils lui ont enlevé son corset et qu’il a donc pu de nouveau s’asseoir sur les tabourets, il a élu domicile là-bas, au bout du zinc, et il restait là, adossé au mur ou accoudé au comptoir, ou affalé dessus, et toujours de moins en moins causant sauf parfois le soir, après la fermeture quand y avait plus que lui, Camille, Pierrot à qui j’ai fait la bise en entrant, l’Antoine et moi.

C’est pas la dérouillée qu’il a reçue qui lui a fait perdre la tête à ce point, c’est bel et bien le béguin qu’il avait pour cette petite. On le voyait qui réfléchissait, qui cogitait à en remuer les lèvres, seul dans son coin, à ruminer la perte, à ronger sa rancœur, lui-même rongé par l’absence et le manque, cherchant une raison à sa détresse, et un moyen d’en sortir. Il refusait de voir les choses comme elles étaient à savoir : il s’était amouraché d’une gitane, fille de patriarche respecté, que son clan était venu récupérer pour la ramener à sa place en flanquant par la même occasion la tannée de sa vie au gadjo qui avait osé déglinguer le fils du chef… et sa fille… mais différemment… et c’était bien là le vrai fond du problème à dire vrai…

Je suis sûr que vous saviez pas ça, les flics m’ont pas interrogé là-dessus et aucuns des gens du village non plus pour ce que j’en sais, je vous livre le scoop parce que vous m’êtes franchement sympathique et qu’il faut bien remercier les gens qui vous offrent à manger, ne pas mordre la main qui nourrit, ça tient à la fois des bonnes manières et du bon sens ! Elle lui avait pas dit qui elle était ni qui était le type venu la tabasser mais ça, elle lui avait dit, il le savait Raymond qu’il lui en avait collé un à la môme. Elle était enceinte. Et c’était ça et l’amour de cette fille qui lui bouffait le crâne au Raymond, jour après jour. Pas grand monde est au courant au village, disons aussi loin que peuvent porter les commérages que l’on tient des « gars de chez Camille » comme ils nous appellent les autres.

Non je saurais pas vous dire depuis combien de temps, m’a jamais beaucoup été donné de la voir alors vous pensez bien que pour deviner la forme d’une grossesse sous ses grandes fringues ! Mais Raymond nous en a parlé rapidement voyez, fallait que ça le bouscule quand même. Et l’était sensible à ça le type, plusieurs fois déjà, bien avant le début de toute cette histoire, il nous en avait parlé. Il disait qu’être vieux gars, entrer seul chez soi, être accueilli par le silence et le froid, s’y débrouiller comme il pouvait de la bouffe, des fringues… tout ça ne lui posait finalement pas vraiment de problème et ne lui portait pas trop peine, orphelin assez jeune, sans frère ni sœur, la solitude faisait depuis bien longtemps partie de sa façon de vivre et n’avait pour lui rien d’insupportable. Il s’était fait une raison, aucune de nos filles n’avait su l’attirer dans ses filets. Mais il n’empêche qu’il avait toujours voulu avoir des gosses, il disait que c’était bien la seule chose valable qu’un homme pouvait laisser à la postérité, que la seule réponse honorable qu’un homme devrait pouvoir répondre quand on lui demandait pourquoi il se levait chaque matin c’était « pour élever mes enfants », il disait qu’engendrer nos descendants ne pouvait être que la seule et unique raison logique à notre présence ici, tous autant qu’on est, à nous agiter en tous sens comme des poulets sans tête… alors je crois bien que s’il n’avait eu que son amour pour elle à oublier, peut-être il y serait arrivé avec le temps et l’alcool et qu’il aurait fini par s’en remettre mais vu qu’il avait déjà dû se mettre dans le ciboulot plein d’idées et de projets pour ce mioche, sûr que c’était trop pour un gars sensible comme il l’était finalement sous sa carcasse de gaillard. Alors il a passé cinq mois là-bas, comme je vous disais, à se ruiner lentement la santé, l'est même jamais retourné au domaine, l'était encore en arrêt de travail rapport à son dos quand il est parti. Il restait là à s'écrouler et se morfondre tandis que nous on lui tenait compagnie, on lui faisait la conversation... il parvenait à surnager un peu comme ça au moins. Le départ de l'Antoine, au bras de sa starlette cabossée, lui a mis un coup aussi au Raymond, comme je vous disais, un soir on était tous là, même la greluche d'Antoine, et puis le lendemain parti ! Pfuit ! Envolés les tourtereaux. Ça nous a tous fait bizarre cette histoire, alors quand ça a été le tour de Raymond de disparaître d'un coup, on s'est tous mis à s'inquiéter.

Le Raymond avait depuis un bon moment pris l'habitude de venir prendre son café chez Camille le matin, dès l'ouverture, vers 7 heures quoi, et donc un matin, pas de loustic. Je suis arrivé vers 9 heures je crois bien, pour ma part ce jour-là, et personne n'avait vu le Raymond. Pierrot et moi on s'en est allés voir chez lui et l'était pas là non plus le bougre, et sa voiturette, garée sous le marronnier qu'est derrière le presbytère depuis le départ de Dolorès et la dérouillée de Raymond, avait disparu aussi. Les idées d'enlèvement qui nous étaient venues en constatant une deuxième disparition en si peu de jours nous ont aussitôt quittés et nous sont apparues saugrenues... mais on n'avait toujours aucune fichue idée de l'endroit où qu'il avait pu partir le Raymond, on est revenus ici et on a commencé à se faire des idées, à conjecturer comme on dit jusqu'à ce que le téléphone sonne au bout du zinc. C'était Raymond, comme on a tous pu en témoigner aux flics, pas de doute possible on l'a tous reconnu. Il appelait d'une cabine téléphonique pour nous prévenir et nous rassurer, il se doutait que son départ de voleur allait faire jaser ici, alors il tenait à nous donner des nouvelles pour pas qu'on se fasse trop de mouron à son sujet. Il avait reçu la veille un appel de Dolorès, paniquée, qui lui disait qu'elle venait de quitter le clan et lui expliquait où elle se trouvait. Il était parti aussi sec, laissant tout en plan. Paraît que les flics quand ils sont venus après l'accident, ils ont trouvé la télé allumée et la porte d'entrée déverrouillée. À dire vrai on n'avait juste sonné et fait le tour de la bâtisse avec Pierrot, aucun de nous n'a eu l'idée d'essayer d'ouvrir la porte...

En tout cas le type était parti comme s'il avait les épines aux fesses et s'était tapé sept cents bornes dans la nuit pour rejoindre sa drôlesse. Elle était avec lui, ils étaient ensemble sur le chemin du retour et pensaient arriver dans la soirée. Il nous invitait donc à nous préparer à faire la moitié d'une bringue le soir même pour fêter le retour de sa femme comme il l'a nommée à cette occasion. Là-dessus il a raccroché et nous on a tous pris un verre à sa santé et à celle de la paire de balloches qu'animait ce gars-là et on a passé la journée comme d'habitude, tous un peu impatients qu'arrivent le Raymond et sa Dolorès. Mais comme moi vous connaissez la fin de l'histoire, ils ne sont jamais arrivés ici. Personne ne sait pourquoi mais ils se sont retrouvés dans leur voiture sans permis, à contre-sens sur l'A75 à se fracasser contre un camion-citerne rempli de solvant... z'ont mis un sacré boxon pas vrai ? Entre le carambolage et l'incendie, on a vu les vidéos sur l'ordinateur portable d'Océane, la fille à Camille, foutu spectacle qu'ils nous ont donné en partant hein ? Enfin voilà tout ce que je peux vous raconter les gars, j'ai bien peur que le reste de l'histoire appartienne à la légende.

Non, non, je vous assure que je ne sais rien de plus... Quoi ? Pourquoi je lui trouve du panache au Raymond à la fin de cette histoire ?... ben je sais pas, peut-être bien parce que c'était un bon copain voilà.... qu'est-ce que vous allez chercher ?...

Hé hé... j'ai encore trop ouvert ma bouche moi hein ? Bon... OK les gars... je crache le morceau... mais c'est en l'honneur de la mémoire du Raymond, rien d'autre... et personne du village n'a lâché le tuyau aux flics alors autant vous dire que ni moi ni personne ici ne sera prêt à en témoigner ouvertement, si vous voulez raconter la fin de l'histoire ce sera en vos seuls noms et elle sera basée sur vos déductions et allégations, et sur rien d'autre. Vous me comprenez bien ?

Alors voilà : en fait, juste avant l'accident, Raymond a rappelé le bar, on était à l'apéro du midi. Il était tout énervé, il criait pour ainsi dire dans l'appareil, il appelait depuis le portable de Dolorès qu'elle avait piqué à un de ses frangins à ce qu'il disait, ils étaient peinards en train de rentrer quand au milieu de la conversation, sa souris lui dit qu'ils peuvent pas rentrer ici, que ses frères l'avaient prévenue que si elle essayait de partir ils viendraient chez nous mettre le feu et tabasser tous ceux qu'ils trouveraient. Raymond qu'était pas du genre égoïste lui a aussitôt demandé son portable et nous a appelés pour nous prévenir, il a dit qu'il avait fait des détours exprès au cas où le clan voulait les retrouver mais n'avait pas pensé qu'il risquait de venir jusqu'ici. Le Raymond nous a alors dit qu'il allait rebrousser chemin pour les intercepter et essayer de s'arranger avec eux, quitte à retourner à la curée. On était tous là à lui crier de pas faire ça, d'aller se planquer et que nous autres on allait se préparer et les recevoir comme il le fallait ces salops de ritous mais l'a rien voulu savoir cette fichue tête de mule, l'a dit que c'était ses emmerdes, c'était à lui de les régler puis il a raccroché en nous disant qu'il rappellerait quand il en saurait davantage.

Le téléphone a bien sonné, une dizaine de minutes plus tard, mais on ne sait pas si c'était volontaire, on n'a en fait eu personne, on a juste entendu du boucan, des cris, de Raymond et de Dolorès, des bruits de ferraille, de moteurs, pas facile à dire... On a entendu Dolorès crier : « Ils sont derrière, ils nous rattrapent ! » Raymond a semblé jurer quelque chose puis y a encore eu un grand bruit de pneu, freinage ou virage très rapide, on n'aurait pas su dire et de nouveau on a entendu Dolorès : « Par où tu vas ? Qu'est-ce que tu fais ? » et quand on a entendu Raymond pour la dernière fois, c'était pour lui répondre : « Plus personne ne nous séparera jamais », de là on n'a plus entendu que le bruit caractéristique du moteur deux temps diesel de la voiturette pas longtemps avant que ne commence à poindre une sorte de hululement, qu'on aurait pu prendre pour des prières en langue étrangère – espagnole ou pas loin – montant crescendo dans les aigus avant que le bruit du choc le coupe net, en même temps que la communication. Et la voilà la fin de l'histoire les gars. Le Raymond voulait pas plus s'exiler du village que nous mettre en danger ou se séparer de sa bonne femme enfin retrouvée, alors il a été au-devant des gitans, et ils leur ont donné la chasse, quand on y pense, vouloir semer des manouches en voiturette, manquait pas d'audace le Raymond quand même. Et quand il a senti qu'il était fichu, le s'est démerdé à prendre une bretelle d'autoroute à l'envers et est allé se faire exploser contre le trafic.

Et les voilà tous deux réunis à jamais. Et nous voilà en paix, débarrassés de la menace du clan. J'ai rien de plus à vous dire, et il me semble que ça fait déjà beaucoup... Je crois, sans vouloir vous froisser, que j'aimerais prendre mon café et mon pousse-café avec mes copains au zinc là-bas, maintenant. Et peut-être bien continuer à parler de Raymond et Dolorès, nos Roméo et Juliette à nous, mais avec des amis et plus avec vous autres journalistes. M'en voulez pas hein ? C'est chaque jour comme ça savez, dès que j'ai un peu bu, je ne supporte la compagnie que des deux potes qu'il me reste maintenant que l'Antoine est parti et le Raymond cané... Allez au revoir les gars, et quand vous raconterez l'histoire de Raymond dans votre journal, ce serait sympa de nous en envoyer un exemplaire ici, chez Camille, pour nous autres, sûr que s'il est bon le gars Camille il le découpera et le mettra sous verre quelque part dans le troquet, il est comme ça Camille c'est un esthète ! Allez bonne continuation les gars !

Ça y est, le sont partis les fouille-merde. Z'en ont eu pour leur argent il me semble, z'ont une bien belle histoire à raconter, et nous autres on devrait être tranquilles pour un moment maintenant qu'ils ont une explication vu que pour les flics l'affaire est réglée. Tu vois Camille que y avait pas à s'inquiéter, suffisait d'aller à leur rencontre et leur servir une chouette histoire et voilà. Ouais c'est un peu moche pour l'Antoine et sa poule mais on en a déjà parlé tous ensemble avant que les flics viennent fouiner du groin ici, en faisant croire à tout le monde que c'étaient Raymond et Dolorès qu'étaient dans la microcar, on a endormi les gitans et obtenu la paix, si on avait dit à tout le monde la vérité, que le Raymond et sa Dolorès étaient bien rentrés ici, que l'Antoine et sa poule avaient acheté la voiturette et s'étaient taillés aussi sec pour la capitale et que c'est une fois entendue la nouvelle aux infos que Dolorès nous a parlé des menaces de vengeance et qu'on a tous compris ce qui était arrivé à l'Antoine, Raymond, Dolorès et nous tous ici on serait dans les emmerdes avec la justice et avec les manouches à plus savoir ce qu'est autre chose. Et puis on l'a déjà dit aussi, l'Antoine était de l'assistance et sa greluche était rien de moins qu'une épave échouée là par hasard, font partie de ces gens qui peuvent disparaître du jour au lendemain sans que quiconque ne s'en rende seulement compte. Moi je vous le dis, les manouches ont leur vengeance, les flics ont classé le dossier, les journalistes ont leur scoop, les gens auront bientôt leur histoire et nous on va pouvoir de nouveau se faire oublier. L'affaire est close pour tout le monde.

Nous reste plus qu'à arroser ça ! Et après j'irai au domaine annoncer la bonne nouvelle à Raymond et Dolorès, à moins qu'ils ne soient rendus chez Colette. Bah qu'est-ce tu crois, ils le savent bien qu'il y a un moment qu'elle n'a pas pratiqué, mais z'ont pas vraiment le choix hein, ils peuvent pas se pointer à la maternité alors qu'on les croit morts. Et désormais, ça ne devrait plus tarder !

Tiens ça nous fera un autre truc à arroser ! Camille, tu m'en remets un pour la route ?

K.O.

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