Sortir de la chrysalide

03/02/2015

« De toute façon, je n’ai jamais pu le saquer ce gosse. »

Devant lui des flaques de sodium déversées par les douches-réverbères ponctuaient la bande noire de l’asphalte en pointillés orangés. Depuis le siège passager lui parvenait une mini-cacophonie, vague hybride de grésillements et de larsens ultrasoniques, qui constituait la partie de l’univers musical dans lequel son fils évoluait qui ne pouvait pénétrer sa structure auditive. Ses oreillettes étaient pourtant profondément enfoncées. Où pouvait-il donc y avoir ce défaut d’hermétisme ?

« C’est vrai, il m’insupporte…Il m’empoisonne l’existence… Parasite !…

C’est con… je veux dire, je sais pas à quand ça remonte. Parce que quand il était bébé il me faisait plutôt marrer… c’était chouette, il me collait le sourire… Et moi je le faisais déjà pleurer…Enfin je le laissais pleurer. Il avait toujours la dalle (ou pire) au moment où sa mère s’absentait… je lui ai appris la patience !

Bon d’accord, dés le début il m’a gonflé…mais je le supportais ! Et puis il s'est mis à prononcer ses premiers mots... enfin des mots... De ces étranges borborygmes baveux composés de vagues phonèmes voyelles dont seuls sont capable les bébés, les malentendants et les trisomiques et qui parviennent parfois à devenir suffisamment intelligibles pour leur entourage. Autrement dit ces sons inarticulés et intraduisibles que seuls peuvent comprendre à l'occasion les membres de la famille et les divers responsables de la garde de l'enfant de par leur promiscuité et quelques pédopsychiatres particulièrement intuitifs et brillants qui sont forts rares. Je m'en réjouis d'ailleurs car s'il advenait que l'on isole une grammaire, une syntaxe, un semblant de construction cohérente dans ces cascades de gargouillis gutturaux ou stridents aussi mélodieuses que la cacophonie à laquelle se livrent les cohortes d'imbéciles volatiles pour saluer l'arrivée de chaque printemps, soyez sûr que nous serions obligés d'en apprendre les rudiments, afin d'amorcer le dialogue le plus tôt possible avec l'enfant et que nous serions bientôt contraints d'en tenir compte ! De leur avis et opinions ! À ces insignifiantes, impotentes et incultes créatures ! Il se monterait ensuite des associations puis des services publics pour défendre leurs droits ! Ils pourraient finir par pouvoir porter plainte pour malnutrition ou mauvais traitements parce que vous leur refusez leur quarante deuxième gâteau sec de la journée ou que vous les obligez à venir prendre un bain alors qu'ils jouent.

Mais bref, un jour il m’a appelé « papa ».

Je crois que c’est ce jour là que j’ai commencé à le détester. Pas volontairement, ni même consciemment mais viscéralement, et irrémédiablement.

C’est là que tout a commencé.

Avant ça, sur le tableau de bord de ma vie, il n’y avait pas de compteur kilométrique. Et là tout a changé…Putain ! En plus il a carrément la même tête que moi ! (mais pas la même coiffure !) Et c’est le même petit con que j’étais !(mais pas dans les mêmes fringues !)… La vérité c’est qu’à chaque fois que je le regarde, je vois celui que j’ai été et que je ne suis plus. C’est moi en plus jeune…C’est moi à son âge… C’est moi à 17ans…C’est moi il y a 25ans. Sauf que lui a la vie entière à bouffer, juste devant lui et qu'il a bien l'air parti pour la gâcher lui aussi. Moi, c’est une histoire qui commence à sentir le renfermé et la terre humide.

Bon j'avoue, je n'étais pas pour moi, à la base... avoir un môme. Je n'ai jamais vu aucun intérêt à user de sa personne pour donner la vie à un inutile, pour ne pas dire nuisible, tube digestif supplémentaire sur cette planète qui en compte déjà bien trop. Aucun intérêt à dépenser efforts, temps, argent, patience et énergie vitale pour une descendance qui sera de toute façon décevante par rapport à l'idéal que l'on peut s'en créer. Une descendance qui pourrait bien un jour devenir un individu et qui risque fort de prétendre en être un dès qu'elle sera capable d'éructer quelques âneries qu'elle prendra pour des vérités et qui n'auront comme seule particularité d'être différentes, ou mieux encore contraires, de celles tout aussi ineptes qu'auront tenté de leur inculquer leur parents. Jusqu'au jour où le rejeton s'en va, laissant enfin en paix ses géniteurs, qui n'en ressentent qu'un vide silencieux aux remugles entêtants de la putréfaction de la chair, du déclin du parent, à l'endroit où il s'est évertué tant d'années à foutre le bordel et tout détruire.

Non, franchement les enfants, « c'est encore un plus mauvais investissement qu'une bagnole. D'ailleurs dès que le mien est grand, je m'offre un cabriolet. » combien de fois l'ai-je répété ?

Je n’aurais pas du avoir d’enfant moi. J’étais pas fait pour ça. Sans ce gosse j’aurais pu passer ma vie sans être obligé de me rappeler que je vieillis. Je n’ai pas peur de mourir, mais j’angoisse terriblement à l’idée de vieillir. »

Ils sortaient de la ville. Il alluma les feux de route qui inondèrent aussitôt les ténèbres dans lesquelles ils s’enfonçaient.

« Pourquoi ai-je fait ce môme alors ?…J’aimerais dire par Amour… Mais comme la plupart des choses que l’on prétend faire par Amour, c’est par lâcheté…et facilité. J’ai rencontré une fille, je suis parti de chez mes parents pour emménager avec elle. La suite est banale. J’ai vite compris que j’avais deux alternatives : épouser la fille et lui faire un gosse, ou perdre la fille. J’ai épousé la fille, et je lui ai fait ce branleur. On peut donc dire que j’ai quitté ma mère pour aller avec ma femme.

Heureusement qu’on en a fait qu’un ! Quelle glaire ! Un néo-machin, membre d’une de ces tribus modernes en manque de …modernité. Qui passe son temps à parler d’ouverture d’esprit et de prise de conscience et passent leurs loisirs à s’abrutir de shit et de jeux vidéo. Je n’ai rien contre ces activités a priori mais ce dont je suis sûr c’est que lui ça ne le rend pas plus malin, ni plus ouvert, ni plus conscient…Juste un peu plus léthargique… je ne cesse d’être stupéfié par le fait que ce soit possible !

Et maintenant ? »

Ces deux mots résonnèrent en lui dans un écho infini… Jusqu’à ce que la matérialité du plastique du volant dans ses mains l’en fasse sortir en lui remémorant la raison de leurs présence à tous deux dans cette voiture, ce soir.

En fin de journée, des policiers étaient venus le chercher à l’usine, pour le prier de les accompagner.

A la morgue.

Afin d’identifier une femme.

Morte brûlée vive dans un accident de voiture.

Sa femme.

Il bifurqua pour emprunter « la route des cols » comme on l’appelait communément dans la région. Un maigre lacet sinuant à flanc de montagne que seuls les habitués empruntaient car le temps et les kilomètres gagnés par cet itinéraire ne valaient pas, aux yeux de la plupart, les risques encourus en le parcourant.

Sa femme était morte.

« Je n’ai pas le choix…Que faire d’autre ? Vivre sous le même toit que cette image vivante de mes regrets de jeunesse ? Et puis soyons honnêtes, je devrai bien refaire ma vie, tôt ou tard, je ne suis pas fait pour le célibat moi, je suis incapable de me débrouiller tout seul... et lui, il sera bientôt un prédateur mâle de plus sur un espace de chasse déjà bien réduit par mon âge et toute l’histoire qui va avec. Un mâle concurrent alors que je n’ai plus de femme…

Putain ma femme est morte ! Ce gamin n’a donc plus aucune raison d’être… Il était ma véritable alliance avec elle… Elle est partie, je jette l’alliance… »

Il s’arrêta alors, enclencha ses feux de détresse et descendit prestement de sa voiture pour en faire le tour.

« De toute façon, personne ne sait que j’ai été le chercher à son arrêt de bus après l’identification et un jeune qui se jette d'une falaise à la mort de sa mère, ça n'a rien de suspect. Et puis même si ce n'est pas le genre de bière dont chacun paie sa tournée, je pourrai peut-être négocier une ristourne aux pompes funèbres du coup !»

Déjà il ouvrait la portière du côté passager. Son fils retira machinalement ses écouteurs pour s’entendre lui demander : « Qu’est-ce-tu fais Papa ? 

-T’occupes, descends et viens voir. » Sa progéniture s’extirpa du véhicule en soupirant bruyamment, affrontant visiblement une épreuve physique de dimension homèrique. A peine eut-il posé les pieds dehors qu’il l’attrapa par derrière, aussi fermement et assurément que les quartiers de viande qu’il transbahutait chaque jour à l’usine, une pogne sur le col et l’autre à la ceinture.

« Ce que je fais petit con ? J’applique la sélection naturelle ! » Et il projeta le corps mou de son fils dans le vide.

Pantin désarticulé en suspension une fraction de seconde avant l’inéluctable chute.

Un cri assez bref.

Un bruit mat, un peu plus bas dans l’obscurité.

Puis plus rien.

Le silence.

La paix.

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