• Kemi Outkma

Incipit du roman "Des pions et des fous"


Prologue : Lundi 22H30

Victor Guillebin n'était pas une identité, il n'était pas un individu, il portait ce nom mais n'avait pas de corps. Il n'était pas réel, il n'était pas tangible. Il n'était qu'artefact, un simple avatar. Il n'existait que sur Facebook. Sa photo de profil était un scan d'un ancien cliché d'orphelinat croate habilement retouché. Ce visage n'appartenait à personne, personne ne le portait aujourd'hui, une troupe de soldats serbes avait nettoyé cet orphelinat voilà déjà bien longtemps. Les informations qu'on trouvait sur la page désignaient Marc comme un garçon de 17 ans, redoublant sa seconde dans un Lycée de Lyantes, geek avéré cherchant des amis virtuels. Derrière l'écran de celui qui aurait dû être Victor Guillebin si les réseaux sociaux étaient aussi réels que l'on veut nous le faire croire, se trouvait en fait Vassiliu Liczenda. C'était son petit secret à lui, Vassiliu, il aimait les jeunes gens, garçons ou filles. Il se contentait de les regarder et parfois de dialoguer un peu avec certains d'entre eux mais ne les rencontrait jamais, pas de contact réel, jamais rien de concret, juste du rêve, du fantasme, dont se délecter seul. Son adolescence à lui s'était déroulée à Sarajevo, pour percer ses boutons d'acné juvénile entre les bombardements et les batailles acharnées pour un peu d'eau potable ou de nourriture parmi les ruines piégées, à la merci de snipers embusqués, il aurait d'abord fallu qu'il puisse trouver un miroir... Aujourd'hui les années sombres étaient finies pour Vassiliu, il vivait en France, avait un emploi très bien remunéré, il ne manquait de rien, sauf peut-être de cet adolescence que la guerre lui avait volée. Les actes sombres eux n'avaient pas disparu, mais ils étaient moins intenses maintenant, moins radicaux. Et puis c'était son travail et il avait la meilleure des couvertures pour ça. En plus de son confortable salaire, le logement et toutes les commodités et abonnements nécessaires à l'homme moderne lui étaient fournis et payés. Son patron tenait à son absolue discrétion et ne voulait le voir dans la vallée sous aucun prétexte sauf ordre express de sa part. Homme de l'ombre. Alors pour lui, sa petite fenêtre sur l'extérieur c'était l'écran du PC et son rayon de soleil c'était l'expression de toute cette énergie et de cette beauté juvénile en constante effervescence sur la toile. Victor Guillebin avait 1389 amis, tous adolescents entre 14 et 18ans, dont un bon nombre résidait dans la vallée, pas difficile d'être accepté par cette génération en quête de reconnaissance et de gloire par l'exhibitionnisme quotidien de ce qu'elle croit être son originalité pourtant dupliquée à l'infini... Il y en a certains d'entre eux que Vassiliu avait déjà vus, de loin, ou via le système de surveillance, ou d'autres à Lyantes du côté de la zone commerciale. Et donc il surfait, il rêvait, il divaguait un peu, il zappait de profil en profil, cherchait des photos estivales, ou de soirées arrosées, quelques corps un peu dénudés, des jeunes couples qui s'embrassaient... puis il se figea. Ce visage sur la photo partagée par cette fille ! Il le reconnaissait ! Il faisait partie du dernier groupe, il en était persuadé ! Il devait absolument prévenir le patron immédiatement ! Il n'était peut-être pas trop tard... il allait également falloir lui avouer son petit secret du coup et sûrement essuyer « son juste courroux »... Merde ! hurla-t-il aussi excédé qu'inquiet en attrapant son téléphone.

Chapitre 1 : Mardi 7h20

Les 177 chevaux chantaient gentiment, sans forcer le ton, vibration de basse en contact direct avec son corps. Le chef d'orchestre aux commandes et pédales, Louis Malbret, restait doux sur le rythme de ses cylindres. Sa 206 RC, petit caprice de vieux garçon célibataire vivant entouré d'un réseau de routes en lacets, ronronnait de virages en virages tandis que dans l'habitacle, le groupe Rage against the machine développait à volume conséquent un autre genre de mélodie et de puissance également non négligeable. Louis se rendait à Jeanjo comme tout le monde appelait l'établissement scolaire Jean Jaurès, qui était le seul de cycle secondaire de la vallée et abritait à la fois le collège et le lycée. Louis y était assistant d'éducation depuis trois ans. Depuis qu'il était revenu dans la vallée. Pion sur l'internat et l'externat. Louis qui sans accuser qui que ce soit, pensait que son incapacité à s'orienter et l'incapacité de ses interlocuteurs adultes à l'y aider, étaient responsables de ses erreurs et de ses choix adolescents et donc de tout le temps qu'il avait perdu, tâchait au sein de son emploi de s'approcher au mieux des élèves qu'il sentait un peu différents, à part. Louis avait toujours eu du flair pour sentir les mauvais coups, les plans tordus, les affaires louches, ça lui avait bien servi lors de ses activités pour la Ligue, désormais ça lui servait pour isoler les individus sujets aux comportements à risque ou à la petite délinquance au sein du bassin d'élèves. Il pensait avoir un autre discours, ou en tout cas d'autres propos pour l'illustrer que la plupart des adultes de l'encadrement. Il avait lui-même eu d'autres professeurs... Il y exerçait deux jours et deux nuits. Mardi journée et nuit et jeudi idem pour un temps complet. Ce qui lui laissait du temps pour s'occuper de sa mère et pour sortir de la vallée et se rendre à Lyantes de temps en temps, la ville d'une centaine de milliers d'habitant située de l'autre côté des cols. À une cinquantaine de km, environ une heure, une heure et quart en respectant les limitations. Dans la vallée on racontait que Nicolas Verdier, le fils de l'ancien instituteur, avait fait la route en à peine trois quarts d'heure avec sa Calibra 2L 16S et était le détenteur du record. Louis faisait désormais la route en moins de temps que ce record établi à chaque fois qu'il l'empruntait, et avait amélioré son propre record jusqu'à 32 Minutes récemment mais ne comptait certainement pas en faire part à qui que ce soit. Savoir qu'il était le plus rapide lui suffisait, nul besoin de le faire savoir à l'ensemble de la vallée, l'exemplarité dont il s'efforçait de faire preuve en aurait pris un coup ! Et après tout un bon pilote doit savoir en garder sous la pédale ! Alors un matin comme celui-ci, pour faire le trajet jusqu'au travail, sans record à battre, Louis préférait ménager son bolide et s'égosiller avec Zack la Rocha plutôt que faire pousser les vocalises à ses cylindres. Il offrait d'ailleurs une honorable dose d'énergie vocale au morceau Bullet in the head quand, alors qu'il allait amorcer un virage à gauche bien serré, un véhicule en surgit. Sa calandre parut bondir du virage, ses pneux crissaient dans un hurlement affolé, les suspensions à l'extérieur de la courbe étaient complètement écrasées, elle franchissait largement la ligne médiane.

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