• Kemi Outkma

On est (un) con(s)


On se réveille un jour et on a plus de trente ans.

On se rend alors compte que plus de trois décennies se sont écoulées et que l’on n’a pas avancé, que l’on n’est pas plus avancés. On calcule rapidement, on s’aperçoit que l’on bosse depuis environ dix ans, qu’on a des chances de continuer à trimer encore une quarantaine d’années et qu’on en a aucune envie. On se souvient qu’à une époque ne comptaient que la musique, les sorties, les filles et les copains. Ces copains que l’on appelait encore « amis » puisqu’on était encore dépourvus de cette amertume qui nous envahit ensuite peu à peu et nous contraint à exiger toujours plus de ceux qui désirent jouir de notre compagnie, les obligeant à se montrer moins exceptionnels qu’on l’espérait. Puis on se souvient comment on a dû, nous aussi, trouver un travail pour payer un loyer et remplir un frigo, comment on s’est ensuite contenté de cet échange (temps de travail contre argent… qui peut aussi être considéré sous la forme temps de vie contre confort) jusqu’à ce qu’on rencontre cette jolie fille. LA fille. Celle que l'on s'approprie autant qu'elle nous appartient.Et ainsi satisfaits, possédant tout ce que l’homme contemporain peut désirer, on s’est mis à rêver d’un « plus tard », on a enfermé le présent dans une bulle de nécessité afin de s’imaginer plus clairement cet avenir parfait que l’on voulait construire. On a vêtu nos œillères et on s’est enfoncé dans l’obscur tunnel du labeur, lorgnant au loin la lumière qui vacillait au bout… la retraite.

Et ainsi on est devenu vieux sans avoir vécu.

Puis un jour on se réveille.

On regarde autour de soi et on ne voit plus que le décor, on se rend compte que l’on fait partie d’une génération pour qui tout sera plus dur que pour celle de ses parents. Alors on soupire. Une vieille et timide flammèche d’espoir qui persistait jusqu’alors à briller faiblement, tapie dans les ténèbres de notre résignation, se met à grandir et s’étendre. La vieille braise de la Volonté attisée par le vent de la Vie redevient un ardent incendie. La colère recommence de sourdre en soi. On voudrait changer le monde, tout comme on désirait le faire avant de finalement se décider à l’intégrer pour de basses raisons d’intendance. Mais on y a déjà tant cru ! … Et on n’a rien fait ! Et il existe maintenant trop de choses à faire… et plus personne pour croire…

Alors on revit les jours de colère. Les jours de paie.

Les jours du poing paternel sur la table tandis qu’éclatait le tonnerre de la voix en bombes d’injures et de jurons plongeant la tablée dans le silence et l’immobilité, chaque enfant, les yeux baissés sur son assiette, tâchant de comprendre et quantifier sa part de responsabilité et de culpabilité dans le courroux du père, et surtout dans l’obligation qu’il avait de travailler de soixante à soixante-dix heures par semaine pour finalement avoir du mal à nourrir sa progéniture. Quelle épine on pouvait être dans sa vie ! La vie de ce père, que l’on craignait autant qu’on l’admirait. Si bien que l’on espérait, une fois adulte, devenir aussi fort et robuste que lui tout en restant aussi calmes et doux qu’on l’était alors… et que l’était la mère. On ne découvre que bien plus tard qu’il faut choisir entre la force et la douceur, et que si l’on ne choisit pas, l’ensemble du reste des autres êtres vivants se chargera de nous allouer un camp.

Ces lointains et confus souvenirs en appellent d’autres.

Ceux innocents et presque célestes d’une fratrie tantôt se liguant, tantôt se scindant, jouant, hurlant, chahutant, se chamaillant, se chatouillant, se bagarrant, dans les rangs de vignes ou les champs de maïs… microcosme social aux règles barbares de l’enfance et de l’Amour fraternel, poignée d’enfants inconscients de leurs destins d’Homme.

Et on se dit que c’est dommage, que ça n’avait pas si mal commencé après tout, les jeux insouciants entre frères et sœurs étaient bien plus fréquents que les jours de paie… Que la suite était restée séduisante, les potes, les fêtes, les concerts, les filles, les journées comme des vacances et le monde comme cour de récréation… Jusqu’à ce premier jour de Travail. Jusqu’à ce premier contrat signé. Volontairement. Jusqu’au début du sommeil, de la mise en veille…

Puis on éteint l’incendie à peine allumé, on oublie sa colère que l’on juge inutile… De toute façon le monde est pourri, la terre est mourante, la société est corrompue et notre vie est foutue, on a raté le créneau, on n’a pas su saisir notre chance.

Mais au fond de soi on s’en veut de ne pas avoir fait honneur à ce cadeau inespéré qu’est la Vie et on a beau accuser le capitalisme, les étrangers, les chômeurs, la mondialisation, les pesticides, la bourse, le nucléaire, les patrons, les élus (rayez les mentions inutiles), c’est à soi-même que l’on en veut. Mais quoi que l’on fasse, il est trop tard pour devenir l’Homme que l’on voulait être ou redevenir celui que l’on a été.

Alors on se punit soi-même en s’adonnant au consumérisme de quelques psychotropes légaux ou pas, prétextant une volonté d’oubli pour justifier son masochisme, ou on punit sa femme ou son mari en le trompant frénétiquement sans désir ni réel plaisir, en prétextant une envie de vivre pour justifier son despotisme et sa scélératesse, ou on punit ses enfants en leur donnant la vie dans ce monde que l’on exècre, prétextant la finalité procréatrice de l’espèce pour justifier sa lâcheté… on peut aussi s’illusionner de se rendormir en refermant les yeux, prétextant la fatalité et notre faiblesse pour justifier notre résignation totale, mais le sommeil ne revient pas… et même les yeux fermés, les larmes s’écoulent…

Quand on se réveille on devient un mort-vivant.

Unique règle de survie dans le monde-spectacle :

Ne pas dormir… ou ne jamais se réveiller.

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